ENTRETIEN ASTROLOGIQUE AVEC CARL-GUSTAV JUNG, par André BARBAULT et Jean CARTERET


Le 26 mai 1954, deux éminents astrologues français conversent avec le fondateur du courant de la psychologie analytique. Lors de cet entretien, Jung y discute de son expérience de l'astrologie : "En tout cas, la position de l'astrologie parmi les méthodes intuitives est unique et particulière et il y a raison de se douter d'une théorie causale d'un côté et de la validité exclusive de l'hypothèse synchronistique de l'autre côté".


Les circonstances de l'entretien

Bien qu'édité en France en 1943, "L'homme à la découverte de son âme" ne tombe entre les mains d'André Barbault et Jean Carteret qu'au début des années cinquante, après les difficiles temps de pénurie de l’immédiat après-guerre. Les deux confrères y découvrent alors avec bonheur les commentaires auxquels se livre Carl-Gustav Jung sur l’astrologie. André Barbault se souvient en particulier de cette formulation qui l’avait enthousiasmé : « …nous sommes nés à un moment donné, en un lieu donné, et nous avons, comme les crus célèbres, les qualités de l’an et de la saison qui nous ont vus naître. » (p. 288.)

Par la suite, le milieu astrologique français explore l’intérêt que porte Jung à l’astrologie et des liens se tissent… André Barbault discute abondamment de son ouvrage « De la psychanalyse à l’astrologie » avec le docteur Henri Hunwald et Mircea Eliade participe avec assiduité au comité de patronage du VIIe Congrès international d’astrologie, qui se tint à Paris à la fin de 1953.

Carteret et Barbault décident alors de solliciter un entretien auprès du célèbre psychiatre, préparent ensemble les pistes de discussion et les lui envoient par la poste, en français. On imagine leur plaisir quand ils reçoivent, par la poste et écrite en français, une réponse datée du 26 mai 1954.

Cet entretien a tout d’abord été publié dans le numéro 12 (quatrième trimestre) de « Astrologie moderne », la revue de l’association française CIA (Centre International d’Astrologie), puis dans le numéro 8 de la revue « l’astrologue » en 1968. 

Par la suite, la revue « l’astrologue » a entretenu des relations suivies avec Gret Baumann, fille de Jung, et a notamment publié en 1987 son article « Quelques réflexions à propos du thème de C. G. Jung ».


André Barbault, Jean Carteret : Maître, quels rapports voyez-vous entre l'astrologie et la psychologie?

Carl-Gustav Jung : Il y a eu beaucoup de cas d'analogies frappantes entre la constellation astrologique et l’évènement psychologique ou l'horoscope et la disposition caractérologique. Il y a même la possibilité d'une certaine prédiction quant à l'effet psychique d'un transit par exemple On peut attendre avec un degré assez haut de probabilité qu'une certaine situation psychologique bien définie soit accompagnée par une configuration astrologique analogue. L'astrologie consiste en configurations symboliques comme l'inconscient collectif dont la psychologie s'occupe ; les «planètes» sont les dieux, symboles des puissances de l'inconscient (en première ligne et au-delà).

"Uranometira environment at SynchroniCity in SL", par Elif Ayiter sur FlickR

ABJC : Sur quel mode, physique, causal, synchrone ... pensez-vous que ces rapports peuvent s'établir?


C-G J : Il me semble qu'il s'agit là surtout de ce parallélisme ou de cette sympathie que j'appelle la Synchronicité, rapport acausal exprimant les relations . qui ne se laissent pas formuler par la causalité, comme par exemple la pré cognition, la prémonition, la psychokinésis (PK) et aussi ce qu'on appelle la télépathie, En tant que la causalité est une vérité statistique, il y a des exceptions de nature acausale qui touchent à la catégorie des évènements synchronistiques (pas «synchroniques»). Ils ont affaire avec le « temps qualifié».

ABJC : Quelle attitude avez-vous devant· les positions des astrologues qui admettent l'existence d'un terrain psychologique dès la naissance et des psychanalystes qui expliquent l'étiologie des névroses à partir des premières expériences de la vie?

C-G J : Les premières expériences de la vie doivent leur effet spécifique (pathogène) d'un côté aux influences du milieu et de l'autre côté à la prédisposition psychique, c'est-à-dire à l'hérédité qui semble s'exprimer d'une façon reconnaissable dans l'horoscope. Ce dernier semble correspondre à un certain moment de l'entretien mutuel des dieux, cela veut dire des archétypes psychiques.

ABJC : L'astrologie introduit dans ses principes la notion d'un temps qualitatif dans l'univers; reconnaissez-vous son rôle dans la psyché individuelle (problème des cycles et transits) ?

C-G J : C'est une notion dont je me suis aussi servi auparavant, mais je l'ai remplacée par l'idée de la synchronicité qui est analogue à la sympathie ou la correspondentia, ou l'harmonie préétablie de Leibnitz. Le temps ne consiste en rien. C'est seulement un modus cogitandi dont on se sert pour exprimer et formuler le flux des choses et des événements, comme l'espace n'est rien qu'une façon de caractériser l'existence d'un corps.
Quand rien ne se passe en temps et quand il n'y a pas un corps dans l'espace, il n'y a ni temps ni espace. Le temps est toujours et exclusivement « qualifié» par les événements comme l'espace par l'extension des corps. Mais cela est une tautologie et ne veut rien dire tandis que la synchronicité (pas le "synchronisme") exprime le parallélisme et l'analogie des événements en tant que non causals. De l'autre côté, le «temps qualificatif» est une hypothèse qui s'efforce à expliquer le parallélisme des évènements en termes de causa et affectus. Mais en tant que le temps qualificatif n'est rien que le flux des choses et en dehors de cela aussi «rien» que l'espace, cette hypothèse n'établit que la tautologie: le flux des choses et des événements et la cause du flux ces choses, etc.
La synchronicité nie la causalité dans l'analogie des événements terrestres avec les constellations (sauf la déviation des protons solaires et leur effet possible sur les événements terrestres) et particulièrement dans tous les cas de perceptions non sensorielles (E.S.P.), en particulier la précognition, puisqu'on ne peut pas s'imaginer qu'on puisse observer l'effet d'une cause non existante ou pas encore existante.
Ce qu'on peut établir en astrologie, c'est l'analogie des événements, mais pas du tout l'une série comme l'effet ou la cause de l'autre. (Par exemple la même constellation signifie une fois une catastrophe et dans le même cas une autre fois un rhume ... ). Tout de même, le cas de l'astrologie n'est pas absolument simple. Il y a cette déviation des protons solaires à cause des conjonctions, oppositions et aspects carrés d'un côté et les triangulaires et sextiles de l'autre, et ses influences sur la radio et sur beaucoup d'autres choses. Je ne suis pas compétent pour juger quelle importance doit être attribuée à cette possibilité.
En tout cas, la position de l'astrologie parmi les méthodes intuitives est unique et particulière et il y a raison de se douter d'une théorie causale d'un côté et de la validité exclusive de l'hypothèse synchronistique de l'autre côté.

ABJC : Avez-vous constaté au cours de traitements analytiques des phases de résistance et de dénouement en rapport avec des transits dans le thème du patient?

C-G J : J'ai observé beaucoup de cas où une phase psychologique bien définie ou un événement analogue a été accompagné par un transit (surtout les affections de Saturne et d'Uranus.)

ABJC : Quelles critiques majeures faites-vous aux astrologues?

C-G J : Si j'ose me prononcer sur un domaine que je ne connais que très superficiellement, je dirai que l'astrologue ne considère pas toujours ses indications comme de pures possibilités. L'interprétation est quelques fois trop littéraire et trop peu symbolique, aussi trop personnelle. Le zodiaque et les planètes ne sont pas des traits personnels, mais plutôt des données impersonnelles et objectives. Aussi l'interprétation des Maisons devrait considérer plusieurs "couches de signification".

ABJC : Dans quelle voie estimez-vous souhaitable l'orientation de la pensée astrologique?

C-G J : Il est évident que l'astrologie peut offrir beaucoup à la psychologie, mais ce que la dernière peut contribuer à sa sœur aînée est moins évident. En tant que je peux en juger, il me semble qu'il serait avantageux pour l'astrologie qu'elle se rende compte de l'existence de la psychologie, surtout celle de la personnalité et de l'inconscient. Je suis presque sûr qu'on puisse en apprendre quelque chose de sa méthode d'interprétation symbolique. Il s'agit là de l'interprétation des archétypes (les dieux) et de leurs relations mutuelles, commune aux deux arts. C'est la psychologie de l'inconscient qui s'occupe particulièrement du symbolisme archétypique.