LE CENTAURE, UN VOYAGE EN UTOPIE, par Carmen de Hita

À tenter de reconnaître les symboles, à les identifier, à rechercher leur expression contemporaine, c'est notre capacité d’apprentissage du fait culturel et social qui se développe. Ici, en utilisant le Centaure, nous sommes devant l'élément feu dans son aspect le plus moral et le plus transformateur de la réalité : le Centaure du Sagittaire, symbole de la passion de vivre, le rêve de l'Utopie dans l'esprit des hommes.
       

Le Sagittaire, détail de "Zodiaque", 
une tapisserie de Jean Picart Le Doux, 1959
Hotel de ville de Lille - Photo D. Castille

Au-delà des époques historiques et des cultures, les symboles sont des concepts universels qui nous rapprochent de la compréhension des principes de base de l'existence.
Par conséquent, l'étude du Symbolisme dans la Tradition ne peut en aucun cas être traitée selon la vision subjective et personnelle d'un groupe social particulier. Les symboles appartiennent à la mémoire et la culture commune à tous les êtres humains.
De tous temps, et dans toutes les disciplines, les chercheurs ont interprété les symboles universels en adoptant des signes de représentation conformes à leur environnement culturel.
Le recours à une image, à une idée ou à un objet les a aidés à identifier les symboles à travers des concepts enracinés dans leur histoire. En d’autres occasions, les chercheurs ont utilisé des formes d'expression extérieures à leur groupe d'origine, créant ainsi des idées novatrices pour leur environnement et enrichissant la perception des symboles.
Ainsi, lorsque nous nous exerçons à l'identification des symboles, quand nous recherchons leur expression contemporaine, notre capacité d’apprentissage du fait culturel et social dans lequel nous vivons augmente nécessairement. C'est alors que, en tant qu’astrologues, nous sommes en phase avec les besoins réels de notre société et sommes donc plus utiles.

Les travaux qui sont exposés ici sont un exemple pratique de la recherche contemporaine des signes qui permettent d'identifier le concept de l'Utopie.

Le rêve des Hommes, un voyage en Utopie

La Terre Intermédiaire

Retourner aux sources ne signifie pas nécessairement retourner au passé. Trouver l'essence à laquelle s’identifie une communauté est un voyage passionnant.
Ici, en utilisant le Centaure, l’un des symboles méditerranéens par excellence, nous sommes devant l'élément feu dans son aspect le plus moral et le plus transformateur de la réalité: le Centaure du Sagittaire, symbole de la passion de vivre, le rêve de l'Utopie dans l'esprit des hommes.

Commençons notre voyage en Hispanie, la presqu'île qui ferme la mer Méditerranée. Le signe de celle-ci est le Sagittaire. Nous sommes le pays de l'Occident, la Terre intermédiaire. Mais intermédiaire entre quoi et quoi?

Carte de la péninsule ibérique de 1486
Intermédiaire entre l'Europe et l'Afrique, entre l'Europe et l'Amérique, entre la terre ferme et l'Océan. Intermédiaire entre le Nord et le Sud. Habitants de la péninsule ibérique, nous sommes les méditerranéens de l’ouest et, comme le Centaure du Sagittaire, nous sommes, nous aussi, formés de deux moitiés, de natures si différentes, et pourtant si étroitement liées, que nous avons nécessairement développé une façon de penser et une attitude envers la vie bien particulières.

Sans utopies nous ne pourrions survivre. De fait, l'utopie nous aide à surmonter tous les obstacles sur notre chemin, à penser que les moments qui nous permettront de tourner le dos à nos problèmes sont là, juste au coin de la rue. Et cette pensée optimiste a la vertu de désagréger les obstacles. Rêver que des temps meilleurs arrivent peut paraître, la plupart du temps, une façon stupide de ne pas accepter la réalité.

Mais, rêve insensé ou non, le fait est que si nous, les humains, avons quelques chances d'atteindre des résultats positifs dans notre vie, il faut commencer d’abord par être convaincus de notre rêve, ou alors nous ne l’atteindrons jamais. Il s’agit donc de donner à l'Utopie la valeur qu'elle mérite parmi les grandes capacités humaines à gérer le futur et à trouver l'enthousiasme nécessaire pour mener les projets à bon port.

Zeus arrive au pouvoir

Musée du Louvre, Paris
Photo D. Castille
Afin d'analyser l'essence du symbole du Sagittaire, il est nécessaire de séparer la figure de Jupiter, maître du signe du Sagittaire, de la figure du Centaure.

Ici, comme dans beaucoup d'autres cas, le mythe grec du Père Zeus, roi suprême de l'Olympe, répond plus précisément à l'image et au concept qui nous occupe plus que celui du mythe romain du dieu Jupiter. Et même s'il est mieux connu sous ce nom, la norme officielle sur le dieu romain n'est pas aussi convaincante que l'image claire des qualités que porte le mythe grec du Zeus Olympique.

Zeus est le troisième fils de Cronos, qui était marié à Rhéa, la déesse à qui le chêne était consacré. En outre, le chêne est l'arbre du septième mois lunaire dans les traditions celtiques des côtes de l'Atlantique Nord et il est apparenté, pour ses qualités, au dieu de la foudre, c’est-à-dire Zeus-Jupiter.

Rhéa, épouse du roi Cronos, avait eu plusieurs enfants de lui, mais Cronos n’était pas satisfait de cette fécondité, et, Uranus et la Terre-Mère ayant prédit que l'un de leurs enfants le détrônerait, à chaque fois que Rhéa donnait naissance à un enfant, Cronos l'avalait immédiatement, sans faire de distinction entre hommes et femmes.

Cronos avait d’abord engendré trois filles, Hestia, Déméter et Héra, et plus tard deux garçons, Hadès et Poséidon, qui furent rapidement dévorés après leur naissance.

Quand Rhéa fut de nouveau enceinte de Cronos pour donner naissance à Zeus, la reine voulut mettre fin à l’habitude carnivore de son mari sacré et trama secrètement un plan visant à protéger et à sauver le nouveau-né, ce qu’elle n’avait pas fait avec ses précédents enfants.

Rhéa donna le jour à Zeus et, sans perdre temps, le confia immédiatement à sa mère, la Terre-Mère. Elle plaça ainsi l'enfant sous la garde de la nymphe du frêne et une assemblée de femmes le gardèrent dans des grottes et dans les montagnes, dans un berceau d'or accroché à un arbre, de sorte qu'il n'était "ni sur terre, ni au ciel, ni dans la mer", comme cela avait été prophétisé pour que Cronos ne puisse localiser le nouveau né dans aucun lieu de l'univers.

Parfaitement caché, l'enfant pleurait à grands cris (déjà si petit) si bien que les Curètes, les frères de Zeus pour venir de la même mère, avaient pris soin de sa sécurité en faisant du bruit avec leurs boucliers de façon à ressembler à la foudre et pour que Cronos, son père menaçant, ne puisse l’entendre.

Pendant ce temps, Rhéa continuait ses manœuvres. Elle remit à Cronos une pierre enveloppée dans un linge et le présenta comme s'il s’agissait de l'enfant nouveau-né. La réponse ne fut pas longue à venir et, bien entendu, Cronos l’avala d’une bouchée.

Zeus, qui, dès le commencement, fut victime d’un sort, eut la vie sauve, résista, grandit, fut miraculeusement soigné par tous ceux qui étaient près de lui et réussit à éluder son père en acceptant avec passion le risque de vivre. Mais le temps passa et l’enfant sacré prépara son avenir et, lorsqu'il attint l'âge nubile, il se sentit fort et décida de partir à la recherche du père.

Il s'éloigna des montagnes qui l’avaient préservé et alla voir Métis pour obtenir son avis sur ce qu'il fallait faire. Elle l'encouragea à demander de l'aide à Rhéa, sa mère, et Zeus suivit ce conseil.

Quand il arriva au palais, il se présenta à Rhéa en lui demandant de l'aider à entrer au service du roi. Comme il ne le reconnaissait pas, Cronos accepta sans soupçon et le nomma maître d'hôtel royal. L'objectif de Zeus était de servir à Cronos la potion à l’hydromel que Métis lui avait donnée pour provoquer des vomissements. C’est ainsi que Zeus donna la coupe de l'intrigue à son père et, la potion agissant, le roi se mit à vomir de façon spectaculaire

Il cracha en premier la pierre qui avait remplacé l'enfant Zeus lui-même, et ensuite sortirent, dans l’ordre, Héra, Hadès et Poséidon, Hestia et Déméter.

Tous, triomphants et reconnaissants, nommèrent Zeus leur paladin, mettant leurs compétences à son service. Pour la première fois, Zeus-Jupiter manifestait le rôle de leader qui avait été prophétisé. Ils déclarèrent immédiatement la guerre à Cronos afin de détrôner le vieux roi cruel et c’est Zeus qui la dirigea.

Des armées combattantes se formèrent. Les Titans combattirent avec Cronos, rappelant qu'il avait été un Titan avant d’être roi. Les Cyclopes et les Géants aux cent mains, qui avaient été libérés du Tartare par Zeus lui-même, s’unirent aux frères du dieu, combattirent contre le roi et, tous ensembles, battirent les Titans. En guise de terrible leçon, le titan Atlas fut sévèrement puni comme chef des vaincus.

"Lightning on the Columbia River" 
par Phatman sur FlickR
La victoire des rebelles fut totale et la liberté toute neuve incita les Cyclopes à faire un don généreux aux trois dieux. C’est ainsi que Zeus reçut la foudre, Hadès le casque de l’invisibilité et Poséidon le trident.

Une fois les Titans vaincus, les trois frères divins, seigneurs des trois mondes, fortifiés par leurs armes puissantes, se dirigèrent vers le palais du roi Cronos, son ultime refuge. Et c'est là qu’Hadès, portant le casque d’invisibilité, désarma son père. Poséidon affronta le roi avec son trident en manœuvre de dissuasion car l'exécuteur fut, là encore, Zeus, qui le frappa avec la foudre. Le pouvoir fut arraché des mains de Cronos et les armées des dieux et demi-dieux proclamèrent Zeus roi. La guerre était finie.
À partir de cet instant, une nouvelle structure apparut dans la hiérarchie sacrée. Zeus devint le roi incontesté de l'Olympe. Non seulement il maitrisait la foudre, mais il régissait également les voies cosmiques d’évolution des planètes et marquait les lois universelles.
C'est la narration de la longue histoire du roi de l'Olympe, père de tous les dieux, à qui plus tard devaient être attribuées mille et une légendes, toutes plus extravagantes et scandaleuses les unes que les autres.

Sa mère, qui le connaissait bien, savait qu'il était un être luxurieux et elle lui interdit de se marier, mais le fils ne respecta pas son souhait et, en réponse, menaça de la violer. Rhéa, indignée, n’accepta pas son audace et se transforma en un serpent menaçant, mais, à son tour, il se transforma en un serpent mâle et consomma le viol, mettant ainsi ses menaces à exécution. Dès cet instant, Zeus Olympien viola toutes les femmes, les nymphes et les déesses qui se trouvaient sur son chemin, en prenant n'importe quelle forme, à visage humain ou animale, ou objet susceptible de lui être utile.

Le goût de Zeus pour les masques lui permettait de passer inaperçu en cachant ses fougueuses intentions de séduction et en se présentant de façon indirecte à ses victimes. Ce fut le cas de l’une de ses amantes, une femme mortelle nommée Sémélé avec qui il vécut pendant six mois, le temps de la mettre enceinte. Zeus avait pris la forme d'un paysan pour séduire Sémélé, afin de ne pas troubler son esprit, et c’est sous cette forme qu’il vécut avec elle. Mais Héra, son épouse, qui avait été informée de cette situation, introduisit la curiosité dans l'esprit de Sémélé, ce qui l’amena à demander à son amant paysan qu’il se manifeste dans toute sa grandeur, ce qu' il refusa. La femme insista et il refusa de nouveau. Malheureusement pour elle, Sémélé réitéra sa demande à son amant, ce qui eut pour effet de mettre Zeus en colère et de l’exprimer de toute sa puissance, avec des éclairs, en fulminant. Ainsi, Sémélé fut brûlée sur place.

Les êtres humains apprirent ainsi une chose fondamentale concernant le dieu : il ne faut pas provoquer sa colère car, s’ils en arrivaient à cette situation, le dieu pourrait s'exprimer dans toute sa splendeur, les éclairs en l'occurrence, et les foudroyer. Le désir de la connaissance totale, représentée par Zeus, est capable de brûler notre nature. La quête de la vérité absolue, de l'Utopie, peut nous calciner. Celui qui se lance dans cette aventure doit en mesurer tous les risques.

Le chêne et le frêne

"Legacy oak tree in an oak restoration project
in Jackson County, Oregon", by NRCS Oregon sur FlickR
Dans l'alphabet celte de l’Ogham, on trouve le chêne. En gaélique, le chêne se prononce "Duir", racine du mot anglais "Door", qui signifie porte. Autrefois, en Angleterre et au Pays de Galles, les portes des maisons étaient construites avec du bois de chêne car il s’agit d’une matière extrêmement dure et puissante.

Mais il y a un double sens dans cette image, le mot porte est le mot qui sépare l'intérieur et l'extérieur, c’est la frontière entre deux choses distinctes. Le chêne est le mois central du calendrier lunaire celte, frontière entre la première et la deuxième moitié de l'année. Le chêne était considéré par les celtes comme le roi de la forêt, le plus fort des arbres, il était représenté par la foudre, sa capacité à lui résister et à renaître avec le printemps exprimant ainsi sa force de façon imagée.

Le chêne est en mesure de survivre, non pas des années mais des siècles, génération après génération. Les bûchers des festivités du solstice d'été étaient faits de chêne. C’est l'arbre que l’on peut le mieux identifier à Zeus.

Le chêne était également consacré au dieu Janus, le dieu au double visage. Pas le dieu méditerranéen mais le Dieu gaélique In, lui aussi à double visage, qui, avec la conquête des Iles Britanniques par Rome, devint le dieu Janus en le spoliant de ses sanctuaires de In.

"After - Back"
par Joan C Wrenn, sur FlickR
En parlant du frêne, ou Nuim, lui aussi compris dans l’Ogham et consacré au cinquième mois lunaire du calendrier celtique, nous constatons que son symbolisme ajoute de la substance à l'histoire de l'éducation de Zeus.

Quand la Terre-Mère accepte de protéger l'enfant que Rhéa lui remet pour le sauver de la colère de Cronos, les deux déesses conviennent de laisser le nouveau-né aux soins de la nymphe du frêne et celle-ci accroche le couffin aux branches de l'arbre.

Le frêne, pour les Celtes des côtes atlantiques de l’Europe, représentait les trois cycles de la vie: le passé, le présent et l’avenir. Mais il représentait également les trois mondes: l’inférieur, la terre et le ciel. Le frêne était chargé d’établir le contact entre les trois niveaux de l'existence, représentés par trois cercles concentriques, de sorte qu'aucun d'eux ne pouvait, par ressemblance, connaître les autres.

Point de contact entre les lois du microcosme et celles du macrocosme, ce qui est en haut est en bas, le couffin où Zeus était élevé était suspendu dans un frêne. "Ni sur terre, ni au ciel, ni dans la mer». Celui-là était celui qui, plus tard, gouvernera les lois universelles du monde, de l’inframonde et de la mer.

Sagittaire

Le signe du Sagittaire au sol de la 
basilique Saint Denis, France
Photo D Castille
En référence au signe du Sagittaire, tout ce qui vient d’être dit sur Zeus représente l'une des facettes de ce signe zodiacal auquel j’ai donné la dénomination de « Grande Résistance », du leadership par définition, du contrôle des lois cosmiques, et surtout, fondamentalement, de la capacité de résister face aux difficultés, en étant confiant dans l'avenir.

On dit que le chêne a autant de branches que de racines, toujours aussi puissant en haut qu’en bas. Toutes ces qualités, combinées à la qualité lumineuse qu’apporte la foudre, donne à ce symbole l'immense pouvoir de transformateur de la Rhéalité qui le caractérise.

La colère divine, la plus terrible de Zeus, amène le Sagittaire au bord même de la notion divine de la colère de l'homme. Le Sagittaire frôle le sens de la divinité. C'est la Maison de la divinité. Si c'est ici la partie la plus spectaculaire et frappante du signe, il en existe une autre, moins brillante, mais tout aussi intéressante : l'image du Centaure.

Le signe gouverné par Jupiter est représenté par un Centaure, un être clairement défini comme moitié-homme moitié-cheval. Le Centaure est une porte de différenciation, ou d'entrée, de transfert entre ce qui est purement matériel et ce qui est spirituel. Le cheval du Centaure ne représente qu'une partie de l'être ancrée dans le sol, dans la terre, tout ce qui est en soi la part matérielle et la part animale de l'homme.

Les Centaures étaient des êtres luxurieux et sauvages, connus et craints pour leurs appétits incontrôlables et leur violence, à l’exception du Centaure Chiron.

Mais la moitié animale du Centaure rejoint la partie humaine, le torse d'un homme qui représente le contenu spirituel et mental de l’être. Dans le signe du Sagittaire, le torse humain du Centaure est accentué par un élément supplémentaire, un arc, dont l'analyse symbolique est fondamentale. Un arc tendu, dirigé vers le haut, vers les étoiles et prêt à décocher.

Le Centaure est la représentation du développement mental

Le cheval (animal relativement lourd, ce qui ne l’empêche pas d’être rapide) est notre Rhéalité physique, solidement physique, attachée à la gravitation de ce monde et dont le poids n'est pas négligeable. Appuyé sur les connaissances physiques propres à notre monde et sur des raisonnements très concrets liés à notre nature physique et corporelle, le Centaure a la qualité de transporter cette sagesse par un arc sur le point de lancer une flèche vers les étoiles.

Il est, par conséquent, l'image symbolique de l'Utopie. En observant une position de tir aussi immédiate, on peut se demander si le Centaure va vraiment décocher la flèche vers les étoiles. Quelle que soit la réponse, la figure tendue de l'arc exprime la prédisposition de l'homme à rêver : le fait de décocher nos flèches vers les étoiles et d'atteindre notre destination s’exprime dans le grand symbole méditerranéen du Centaure.

L’occident

Quel est le rôle de l'Espagne, ici, à l’occident de la Méditerranée?

Nous, les Espagnols, avons été identifiés au signe du Centaure depuis des temps très lointains. Nous n'avons pas inventé la mythologie méditerranéenne, mais ce pays a joué un rôle essentiel dans le cheminement vers l'Utopie.

"Mesquita Córdoba"
par Roger Estebansur FlickR

C’est par cette terre d'Espagne que sont passés depuis toujours, et passeront encore, les cavaliers portés par les vents nouveaux sur les routes qui relient le Nord et le Sud de la Méditerranée. Alors que l'Afrique et l'Europe s’unissent par la péninsule ibérique, le détroit de Gibraltar, porte de la Méditerranée et lien liquide entre les deux continents, est un pas minime. C’est une terre qui, en particulier dans le sud, conserve un amour des chevaux et de la culture de son élevage. C’est la Terre Intermédiaire, un pays propice à provoquer le pas en avant vers l’Utopie.

Les peuples du Nord sont descendus par ici pour aller en Afrique. De même, les peuples africains du Maghreb et, plus encore, ceux qui sont venus des lointaines terres du califat de Damas, sont passés par l'Egypte, l'antique Ifriquiya de Tunis et les montagnes de l'Atlas, ils ont traversé le Maghreb et ont accosté sur la Péninsule.

Lorsque les Arabes de la dynastie des Omeyyades se sont installés en Al-Andalus, ils ont mené la cRhéation d’un califat indépendant, plus splendide encore que le califat de Damas d'où ils venaient. Ils ont proclamé leur indépendance religieuse, c’est-à-dire de pensée, ils ont bâti la Grande Mosquée de Cordoue et, dans un geste tout à fait symbolique, ont construit le Mihrab en considérant, non pas La Mecque comme c’est la règle dans toutes les mosquées pour marquer la direction de la prière, mais l'Ouest.

L'Occident, dans notre culture, est l'expression symbolique de l'au-delà. Encore une fois la porte. Encore une fois, le chêne, qui ici, sous ces latitudes, se spécialise en chêne vert, lui aussi de la famille des quercus.
Ainsi, sur les terres qui se trouvent entre la Méditerranée et l'Océan, les musulmans de Cordoue prient en se tournant vers l'Océan, vers l'ouest, vers le coucher du soleil

Dans le même temps, toute la tradition chrétienne, depuis l'époque des Goths, a suivi un chemin tellurique qui part de l'Europe centrale dans la direction nord-sud et qui, une fois qu’il a passé la chaine des Pyrénées pour entrer dans la péninsule ibérique, devient le chemin vers l'ouest, vers Saint-Jacques de Compostelle.Une fois de plus, le Centaure se déplace vers l'occident et, bien plus, vers la porte entre l'humain et le divin, vers l'Océan et les monstres, vers l’inconnu.

Au Xe siècle, la fin de la terre, le « Finisterre », a été localisée symboliquement à trente kilomètres de la mer, là où s’est établie la ville mythique de Saint Jacques de Compostelle, lieu de pèlerinage par excellence pour toute la chrétienté européenne.

Mais le « Finisterre » de Galice n'est pas unique, malgré son importance historique capitale. En Europe occidentale, il ya plusieurs « Finisterre » le long de la côte atlantique européenne, l'un en Bretagne, un autre sur les côtes d'Irlande. AU delà de ces parties de la côte, l’Océan était un mystère.

"El cielo de Salamanca", le Sagittaire (détail)
À cette époque, aux environs de l’an 1000 de l'ère chrétienne, la navigation était peu développée et le rêve de pouvoir franchir l'Océan a dû encore attendre près de cinq cents ans. Et c'est seulement au XVe siècle, avec l’arrivée des techniques, de la mécanique et du calcul, que des marins ont pu rêver à aller plus loin. Le cheval du Centaure se mettait de nouveau en action par la construction de navires capables d'atteindre, avec une certaine assurance de pouvoir revenir et raconter, des côtes inconnues. Pour parvenir à mener l'aventure, il leur fallait construire une machine fondamentale, un navire léger, fort et sûr, de maniement précis: la caravelle inventée par les Portugais. De cette manière, les habitants de la péninsule se sont convertis en navigateurs et découvreurs de nouveaux mondes.

Le Centaure se préparait pour le grand saut. Le raisonnement qui a justifié l'aventure: il était nécessaire d’ouvrir de nouvelles routes pour parvenir aux Indes orientales par un nouveau chemin, en passant par l'Océan. Les raisons économiques et de puissance ont stimulé les États européens. Il ne manquait que l'homme capable de porter le Rêve. C’est à ce moment qu’est apparu sur la scène historique un Centaure, Christophe Colomb. Un étranger à la cour a assumé la tâche de convaincre, avec ses arguments, les dignitaires du royaume de Castille: "franchir" l’Océan inconnu devenait possible.

La véritable tâche confiée à des hommes Centaures est de lancer une utopie jusqu'à l'esprit des autres mortels et de les convaincre que franchir est possible. Mais c'est une idée folle pour notre sécurité et, sans elle, aucun être humain ne tenterait de franchir l'Océan pour voir ce qu’il y a de l’autre côté.

Christophe Colomb convainquit des marins à monter sur les navires en leur disant que le voyage serait chose simple et rapide, qu’il avait calculé la distance et que le voyage serait court: environ un mois.

Comme nous le savons, le délai d’un mois ne fut pas tenu et les hommes, paniqués au beau milieu d'un Océan inconnu, impuissants à revenir en arrière, étaient sur le point de se révolter. Mais le Centaure, qui ne voulait pas abandonner son rêve, fixa puissamment ses jambes sur le fond de l'Océan et ne renonça pas. Christophe Colomb insista en haranguant son équipage: de «l'autre côté », il y avait la terre. Il fit ensuite sa célèbre promesse : donner une veste neuve et une bourse d'or au premier de ses marins qui verrait la terre et crierait pour l'annoncer. Quoi de plus simple pour convaincre les hommes de ne pas abandonner! Résister contre l'adversité. Espérer. La flèche ne pouvait plus s'arrêter, elle avait été lancée.

Il ya des moments clés, magiques dans l'histoire de l'humanité, où nous avons besoin de croire que la flèche a été tirée et ne retombera pas. Mais, revenant aux lois de la physique, la conclusion est beaucoup plus pragmatique : on ne peut pas atteindre l’utopie. C'est un rêve globalement orienté dans lequel nous sommes invités à nous aventurer. La flèche que le Centaure projette vers les étoiles ne retombe jamais. Ainsi, ce qui nous intéresse ici, c’est la nécessité d'oser lancer la flèche, de surmonter la peur de l'impossible et, donc, de mettre en contact la terre et le ciel.

Icare

"Minotaure et Jument" (détail),
 Pablo Picasso, 2e quart de XXe siècle
Les légendes de la Méditerranée ont produit de nombreux mythes qui traitent de la chute de la flèche et de la fin du voyage rêvé ; l'une d'entre elles est celle d'Icare. Il s'agit d'une lecture dramatique du symbole du Centaure du Sagittaire et qui dit ceci:

Dédale était un artiste, ingénieur, astrologue, mécanicien, architecte, un homme de la Renaissance de son époque, qui vivait à la cour du roi Minos, sur l'île de Crète. Par ordre de son roi, Dédale avait construit un labyrinthe dans lequel Minos avait enfermé le Minotaure, un monstre sauvage et cruel, mi-homme mi-taureau, qui terrorisait le peuple crétois et dont la seule nourriture était des jeunes filles et des garçons adolescents, qu’il dévorait.

Le Minotaure avait été engendré de façon très surprenante par la propre épouse du roi Minos, Pasiphaé, qui avait donné naissance à cet être honteux après un contact sexuel avec un taureau blanc et sacré que le dieu Poséidon avait offert à Minos pour qu’il soit sacrifié en son honneur. Le taureau sacré avait surgi de la mer, enveloppé dans l’écume, et avait fasciné la reine Pasiphaé qui l’avait désiré sexuellement dès le premier instant.

Dédale était le complice de Pasiphaé car il avait aidé à la reine à avoir des relations contre nature avec le taureau sacré. À cette fin, il avait construit une vache en bois dans laquelle la reine avait pris place et d'où elle avait réussi à séduire le taureau et à s'accoupler avec lui. Résultat de cette union aberrante, le Minotaure vint au monde. Devant un fait aussi embarrassant, le roi voulut le cacher quelque part. Il demanda à Dédale de construire un labyrinthe et il y enferma le monstre. Mais ensuite, le roi Minos eut connaissance de l’implication de Dédale dans l'intrigue de la reine et, réalisant qu'il était lui aussi coupable de l'existence du Minotaure, il décida de lui donner un châtiment exemplaire. Non seulement Dédale fut enfermé dans son propre labyrinthe mais le roi ordonna également l’enfermement de son fils Icare. Ainsi Dédale fut confronté à sa propre œuvre.

Dédale savait que nul ne pouvait sortir de ce labyrinthe puisqu'il l’avait construit. Le labyrinthe était un lieu sinueux avec des voies sans issues, des miroirs pour tromper l'œil avec de fausses perspectives, des lumières et des pièges. Son constructeur captif était proche du désespoir quand, dans une dernière tentative pour survivre à l'adversité, l’utopie surgit dans son esprit.

Il n'y avait qu'un seul moyen de sortir de ce labyrinthe humain de la matière : voler comme les dieux. Derrière cette fable, c’est l'image du Centaure qui se reflète, tendant son arc et prêt à tirer sa flèche vers les étoiles.

"Icare", par Henri Matisse, 1947
Dédale réussit à capturer des oies, colla leurs plumes avec de la cire sur ses bras et sur ceux de son fils et il lui dit: "Nous allons voler." Par cette phrase, il exprimait le vol, la qualité essentielle des dieux, le contact avec la partie divine de l'être.

Mais attention, tout a des limites et il serait insensé pour un être humain de croire en l'utopie de devenir un dieu. Nous ne pouvons que nous en approcher et voler comme si nous étions des dieux, en éludant par des machines la loi de la pesanteur.

Icare répondit: "Oui Père, je te suivrai où que tu ailles." Et c'est ainsi que commença le survol de la mer.

Icare était jeune, il ne craignait pas le danger, il pensait peut-être que son père ne se faisait plus guère d'illusions sur la vie, au point d'essayer de le sauver en volant. Mais Icare se sentait différent, il crut qu’il pouvait aller plus haut.

"Icare, ne t’approche pas d’Hélios, il peut te brûler les ailes! "

L'expression de Dieu dans toute sa plénitude peut brûler, calciner ceux qui s’en approche trop. Icare devenait de plus en plus grisé par son vol, il continua de monter et de s'approcher du soleil, jusqu'à ce que la cire fonde.

Si nous nous approchons trop de l'utopie, nous faisons fondre la cire, car, en définitive, le mécanisme qui nous anime est un mécanisme terrestre.

Nous savons tous ce qui s'est passé ensuite: Icare tomba dans la mer et se noya. Dédale ne put l'arrêter.

Ici et maintenant

Jeux olympiques de Barcelone en 1992, 
cérémonie d'ouverture
C'est le moment de nous demander dans quelle mesure les symboles nous entourent et nous impliquent ?

C'est un bon moment, maintenant que Pluton a transité le signe du Sagittaire et que nous avons pu comprendre ce que signifie l’épisode de la chute d'Icare. Maintenant que notre nostalgie a allumé la flamme olympique dans sa vasque, chaque année le beau rêve que fut Barcelone à l'été 92 revient à la mémoire. Maintenant je me souviens de cette histoire:

C'est la nuit et le silence de la foule s'installe dans l'obscurité quand un homme arrive en courant dans le grand stade olympique.

Il s'arrête à l'entrée en haletant.

À la main, il porte le flambeau avec le feu qui a été ravi au Temple d'Héra sur le mont Olympe.

C'est le feu qui, avec l’aide du Centaure Chiron, a été dérobé aux dieux pour être remis aux hommes.

L’origine de notre civilisation commence avec ce vol sacré.

Prométhée, l'athlète, sera plus tard puni pour l’éternité par son père Zeus, mais sa mission est accomplie.

Sur son front, il y a le ruban blanc, symbole de la clarté de la conscience.

Il montre fièrement le flambeau et entreprend une nouvelle course dans un dernier effort. Il court et court au milieu de la foule qui lui ouvre la voie.

Il parcourt dans l’effort la rampe inclinée qui le conduit à la plateforme et où l'attend un autre homme, le dernier athlète.

Il s'arrête et dirige le feu vers lui ...

 Notre Dame de la Treille, Lille, France
Photo D. Castille
... Mais cet homme est différent, c’est un athlète para olympique qui, dans un mouvement concentré, traîne ses jambes et maintient fermement ses pieds sur le sol. Dans ses mains, il tient un arc et une flèche, qu’il approche de la torche sacrée. La flèche s’enflamme.

Le dernier athlète tourne son corps lentement vers le ciel en concentrant sa volonté sur la cible et tire.

Comme une comète, la flèche vole vers les étoiles.

Tous ceux qui étaient dans le stade ou devant la télévision, ont regardé la trajectoire du petit feu sacré en retenant leur respiration. Nous l’avons tous soutenu et nous avons tous pensé que cela ne se terminerait jamais. Et enfin, comme dans les rêves, la flèche a atteint sa destination.

La torche olympique s’est multipliée par mille, dix mille, un million et tous nous avons poussé un cri vers le ciel.

L'homme qui avait orchestré la scène avait touché la corde la plus sensible de notre caractère hispanique.