LES ANGES ET LES PLANÈTES DE LA COLLÉGIALE DE BERNE

Sur la voûte du portail de la collégiale Saint-Vincent de Berne, des sculptures polychromes s'égayent pour illustrer les évangélistes, le Saint-Esprit, les neuf chœurs de la hiérarchie des anges ainsi que les cinq planètes classiques côtoyant les astres du jour et de la nuit personnifiés. Un pendant astrologique à la fameuse tour de l’horloge de la capitale helvétique
   

Les passionnés de la mesure et des symbolismes du temps et de l’espace connaissent surtout Berne, la capitale helvétique, pour sa « Zytlogge », sa tour de l’horloge. Cette impressionnante première porte de la ville, plus vieux monument conservé dans la cité, soutient un vaste cadran multicolore sur lequel le Soleil et la Lune cheminent au fil des signes du zodiaque. Les touristes s’y pressent chaque heure pour se régaler du manège des automates, emblématiques de la précision suisse.

Mais connaissent-ils la voûte du portail de la collégiale Saint-Vincent? En un curieux mélange de sculptures polychromes, les cinq planètes classiques y côtoient les astres du jour et de la nuit, les représentations des évangélistes, le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe et les neuf chœurs de la hiérarchie des anges. 
 
« Bern onion market » par Clare_and_Ben, sur Flickr
 
Placée sous le patronage de Vincent de Saragosse, la collégiale, le "Berner Münster", avec sa tour de cent mètres de haut et sa silhouette qui se profile loin à la ronde, est le symbole de la ville et du canton de Berne. Elle a été classée, avec toute la Vieille Ville, dans le patrimoine mondial recensé par l’Unesco.
    
Sa construction a débuté le 11 mars 1421, sous l’impulsion de l’État de Berne et de l’ordre Teutonique, qui la destinaient ainsi à devenir le plus significatif des monuments de style gothique tardif en Suisse.
     
C’est l’architecte Matthäus Ensinger qui en supervisa les premiers travaux pendant trente années, après avoir participé à la construction de la tour nord de la cathédrale de Strasbourg. Il s’inspira en partie des cathédrales d'Ulm, sa ville natale, de Fribourg en Allemagne et de Fribourg en Suisse. Sa principale innovation réside dans l’ordonnancement de la base de la tour selon trois voûtes au lieu d'une seule.
     
De nombreux évènements géophysiques, politiques et économiques ralentirent ensuite la construction. Avec la Réforme, introduite à Berne en 1528 sous l’influence de Huldrych Zwingli, la collégiale devint protestante. Elle fut achevée en 1893, année de finition de la tour dans un style néo-gothique. 

      
« Juicio final » par Daquella manera, sur Flickr
 
Le portail principal de la façade ouest est une exceptionnelle réalisation de la sculpture de la fin du Moyen Âge. Œuvre de Erhart Küng, l’ensemble représente le Jugement Dernier, avec près de trois cents personnages, élus et damnés. Il a été entièrement rénové au cours de la première décennie du XXIe siècle et s’offre désormais aux passants comme aux premiers jours (au filet anti pigeons près), dans sa remarquable composition polychrome.

Au dessus du paradis et de l’enfer, à chacun des nœuds d’un élégant entrelacs de pierre, d’étranges personnages décorés d’or semblent flotter au plus haut de la voûte, derrière les voussures. Hormis les quatre blasons à l’effigie de l’ours bernois, vingt-et-une figures célestes s’y côtoient, les cinq planètes classiques, le Soleil et la Lune, les évangélistes, le Saint-Esprit et les neuf classes de la hiérarchie des anges.

© De Sphæris – association Météores Didier Castille

C’est le groupe des Séraphins qui occupe le centre du ciel, entourés immédiatement d'un losange de pierre sur lequel sont posées les représentations mythologiques des cinq planètes, du Soleil et de la Lune, du Saint Esprit. Installées sur des étoiles à sept branches dorées, les personnifications planétaires ont toutes la peau claire et le cheveu blond. Elles sont nues, une sorte de parchemin précisant leur nom leur voile le bassin.
 
© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Le Chœur des Séraphins
 
© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Saturne, portant la barbe pour rappeler qu'il est le plus âgé des dieux planétaires, muni d'une faucille et s'appuyant sur une béquille, pour rappeler la castration dont il a été victime.
 
© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Mars et ses symboles guerriers, un casque, une épée représentée sur un fanion, une torche enflammée.
 
© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Vénus et ses attributs féminins, la chevelure longue, la fleur et, vraisemblablement, le miroir.
 
© De Sphæris – association Météores Didier Castille

Une très inhabituelle représentation de Jupiter, sans foudre ni aigle mais armé d'une lourde épée et tenant de la main gauche la tête d'un homme aux cheveux noirs. Cette figure fait plutôt penser à David qui décapita le géant Goliath de sa propre épée après l'avoir abattu d'un jet de fronde. Peut-être a-t-on cherché à établir un lien entre Jupiter, dieu des douze dieux de l'Olympe, et David, roi des douze tribus d'Israël.
 
© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Le Soleil, couronné


© De Sphæris – association Météores Didier Castille
La colombe du Saint-Esprit


© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Une Lune barbue, rappelant son genre masculin dans les langues germanophones, "Der Mond" 
 
© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Le lion de Saint Marc, ailé mais avec une tête d'ours, l'emblème de la ville de Berne
 
Les origines historiques des anges et de leur classification en différents chœurs est multiple.
La proximité des groupes d’anges de la collégiale incline à se référer à la Kabbale qui associe, par exemple, Jupiter au chœur des Dominations, Saturne aux Trônes, ou encore Mars aux Puissances. Cette tradition ésotérique du judaïsme dénombre soixante-douze anges répartis en dix groupes, ou parfois en douze degrés répartis en sept cieux.
Or, ici, les anges sont représentés en neuf groupes et nous sommes au pied d’un édifice chrétien de la fin du Moyen-âge. Les sources sont plutôt à rechercher dans l'Ancien Testament ou dans les traités de théologie chrétienne de Denys l'Aréopagite.

Ainsi, dans le livre d'Isaïe, qui relate la déportation du peuple juif à Babylone et son retour d’exil, on trouve, au chapitre VI, des références aux Séraphins, et dans le livre d’Ézéchiel, il est question, en autres, des Dominations. Denys l'Aréopagite, un moine syrien du Ve ou VIe siècle, écrit au chapitre 5 de sa « Hiérarchie céleste » :
« Or, nous disons que, dans toute constitution hiérarchique, les ordres supérieurs possèdent la lumière et les facultés des ordres inférieurs, sans que ceux-ci aient réciproquement la perfection de ceux-là. C’est donc justement que, dans la théologie, on appelle anges toute la foule sacrée des intelligences suprêmes, puisqu’elles servent aussi à manifester l’éclat des splendeurs divines. Mais, à aucun titre, les célestes natures du dernier rang ne pouvaient recevoir la dénomination de principautés, de trônes, de séraphins, puisqu’elles ne partagent pas tous les dons des esprits supérieurs. »

Selon lui, la hiérarchie angélique compte neuf classes réparties en trois degrés.
  • La première Hiérarchie (Séraphins - Chérubins – Trônes) représente Dieu dans ses perfections intimes: ardent amour, vive lumière, inaltérable sainteté. Ce sont les êtres les plus puissants.
  • La Deuxième Hiérarchie (Dominations - Vertus – Puissances) représente Dieu dans sa souveraineté sur les créatures: pouvoir sans limites, force irrésistible, justice immuable.
  • La Troisième Hiérarchie (Principautés - Archanges – Anges) représente Dieu dans son action au-dehors: sage gouvernement, sublimes révélations, constants témoignages de bonté.
D’autres théologistes ont établi des classifications légèrement différentes.

Le nom des Séraphins signifie chaleur et lumière. Ils sont enflammés de l'amour de Dieu au plus haut degré. Leur but premier est la purification et la dissipation des ténèbres et des doutes. Leur qualité principale est l'amour. Ici, les cinq personnages sont couronnés, dénudés, leurs ailes peu visibles alors qu’ils sont censés en avoir trois paires. Ils baignent dans des flammes rouges et tiennent un cœur ardent, enflammé. 

© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Les Séraphins
 
Le nom des Chérubins signifie sagesse et science. Ils sont capables de montrer à Dieu ceux qui doutent. Leur vertu est la science. Ici, les cinq personnages sont tous vêtus d’or et tiennent à la main un objet sphérique qui pourrait être un encensoir.

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Les Chérubins
 
Le nom des Trônes signifie qu’ils sont les porteurs de la justice divine et complètement sourds à toute tentation humaine. Ils sont la voix de Dieu auprès des hommes. Leur vertu est l'humilité. Ils sont ici sobrement représentés, cinq personnages aux mains jointes, tête nue, quatre d'entre eux vêtus de vert, un seul de rouge.

© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Les Trônes
 
Les Dominations transmettent aux entités inférieures les commandements de Dieu. Elles instruisent quand le doute et le découragement s’installent. Elles sont libérées des passions, des dépravations et des tentations. Comme pour les Trônes, quatre personnages sont vêtus de vert, un seul de rouge, mais tous portent un bonnet rouge. Deux d'entre eux tiennent un bâton noir, peut-être une matraque.

© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Les Dominations
 
Les Vertus symbolisent la force et la vigueur durant un projet entrepris. Elles récompensent le chercheur en phase avec ses objectifs et qui ira au bout de sa démarche. On les invoque pour se redonner force et courage. Elles sont "une force héroïque et inébranlable" et sont souvent représentés un livre à la main dans la religion chrétienne, comme c'est le cas ici. Les personnages sont tête nue et portent des chasubles rouges ou vertes, aux manches d’or.

© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Les Vertus
 
Les Puissances travaillent essentiellement au rapprochement de l’influence divine et du genre humain. Elles montrent aux gens de l'Église le chemin de leur foi et les préservent du doute. Crucifix noirs à la main, trois des personnages portent des robes vertes et des capes rouges, l'inverse pour les deux autres.

© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Les Puissances
 
Les Principautés dirigent et éclairent les Anges et Archanges. Leur mission consiste à faire régner un certain ordre sur la terre par leur intervention céleste. Elles sont gardiennes du secret divin et veillent à son bon emploi, gardiens également de toutes les grandes communautés, telles que les villes et les nations. À ce titre, il s'agit ici de personnages aux ailes rouges et armure dorée, armés d’une épée. Trois d'entre eux portent un casque d'or, les deux autres un chapeau rouge.

© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Les Principautés
 
Les Archanges sont les messagers extraordinaires de Dieu auprès des hommes. Ils portent tous ici un sceptre et un diadème garni d'une croix. Trois d'entre eux portent des robes rouges aux manches verte, l'inverse pour les deux autres.

© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Les Archanges : "Nous les Archanges proclamons le grande œuvre de Dieu"
 
Exceptionnellement, les Anges sont ici au nombre de six. La tête nue, ils portent tous des robes vertes et sont représentés chacun dans une attitude différente. L’un a les mains jointes, l’autre tient un livre, deux autres tiennent un blason, un autre l'inscription, le dernier un manuscrit muni d'un sceau. Trois anges tiennent un pieu noir.
       
© De Sphæris – association Météores Didier Castille
Les Anges